La Chapelle de l’Étang de Bitche, écrin gothique pour la Vierge de Pitié

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la Chapelle de l’Étang vue depuis le square de Cahors

La ville de Bitche garde de son passé médiéval un témoin particulièrement intéressant : la chapelle Notre-Dame de Pitié, ou chapelle de l’Étang (« Weiher Kapell » en dialecte local). Ce sanctuaire, construit en 1515, est le plus ancien édifice religieux de la ville.

A cette date, la ville de Bitche n’existait pas encore à proprement parler : le nom de Bitsch désignait alors la seule forteresse, tandis qu’à ses pieds se développaient deux hameaux, celui de Rohr d’une part, et celui de Kaltenhausen d’autre part. C’est de la réunion de ces deux bourgs que s’est constituée plus tard, au XVIIe siècle, la ville de Bitche. Quoi qu’il en soit, au moment de son édification, la Chapelle de l’Étang était alors située à quelque distance des hameaux.

Origines de l’édifice

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Chapelle de l’Étang – façade

La Chapelle de l’Etang fut fondée par la volonté du comte Reinhard de Deux-Ponts-Bitche, dix ans après la création du sanctuaire de Mouterhouse. Deux inscriptions sur dalles de grès, encastrées dans le mur gouttereau sud, nous renseignent sur la fondation de la chapelle bitchoise.

La première nous donne la date de construction, 1515  :

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La seconde nous livre des informations plus précises :

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Ce qui signifie que cette chapelle a été achevée en l’honneur de la Vierge le troisième jour des ides de juillet (13 juillet), sous sa sainteté Léon X Grand Pontife, sous Maximilien qui par la grâce de Dieu gouvernait sur l’Empire chrétien et sous le comte Reinhard qui régnait ici.

Ce qui est intéressant c’est de noter que l’inscription dédicatoire ne comporte aucune mention à la Vierge de Pitié. Il est même étonnant de noter l’emploi de la titulature Deiparae, épithète de la Vierge qui insiste sur sa fonction de génitrice : elle est celle qui enfante Dieu.

 

Un emplacement particulier

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Sébastien Pontault de Beaulieu, plan du chasteau de Biche

Le nom vernaculaire de la chapelle « Weiher Kappell » ou Chapelle de l’Étang, s’il paraît bien incongru de nos jours est cependant tout à fait justifié. Une estampe de Sebastien Pontault de Beaulieu (1612-1674) nous donne un aperçu de la ville médiévale avant les transformations voulues par Louis XIV. La gravure sur cuivre nous présente la petite Chapelle hors des murs de la cité, en bordure d’une zone marécageuse précédant un étang. De plus, quelques décennies plus tard, les fortifications de Vauban allaient tirer profit de la présence de l’eau, en barrant la Horn et en créant un étang artificiel au pied de la ville. Le plan d’eau défensif, qui bordait la chapelle, fut asséché dans le premier tiers du XIXe siècle et partiellement comblé. Ces remblaiements expliquent la situation actuelle du sanctuaire, en contrebas de la chaussée.

Description de l’édifice

La Chapelle Notre-Dame de Pitié fut bâtie en moellons de grès sans chaînage d’angle, soulignée par des pierres de taille au niveau des ouvertures. Elle adopte un plan extrêmement simple. Il s’agit d’un édifice rectangulaire à vaisseau unique, se terminant par un chœur quadrangulaire d’une largeur identique à celle de la nef.

Le chœur est éclairé par une fenêtre ogivale à remplage de style gothique flamboyant, constituant l’un des éléments majeurs de l’humble architecture du bâtiment. L’espace est couvert par une voûte à croisée d’ogives, dont les arêtes en grès reposent sur de simples consoles. La clef de voûte présente les attributs du martyre de sainte Catherine d’Alexandrie (roue, épée et palme), sculptés en bas-relief dans un écu. La présence de ces attributs atteste de la vénération particulière des habitants de ce qui serait un jour Bitche, pour celle qui est encore de nos jours la sainte patronne de l’église de la ville. Dans la partie inférieure du mur nord de l’espace du sanctuaire se trouve un arc en plein-cintre accueillant une mise au tombeau moderne. Le chœur ouvre sur la nef par un arc triomphal de type ogival en grès.

 

La nef, couverte d’un plafond de bois, se scinde en deux parties. La première, attenante au chœur, est un petit espace délimité du reste de la nef par un épais mur, percé d’un grand arc en plein-cintre. Le chœur, ainsi que cette première partie de la nef, pourraient correspondre aux dimensions primitives de l’édifice, lui conférant d’avantage l’aspect d’un petit oratoire. Cette hypothèse est confirmée par l’épaisseur des murs qui est homogène dans ces parties de l’édifice (voir le plan joint au dossier d’étude de la Base Architecture-Mérimée du Ministère de la culture). Par ailleurs une fissure légère mais nette, vient confirmer une rupture dans la maçonnerie, ce qui renforce encore cette idée d’extension de la chapelle.

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Fissure verticale présente dans le mur gouttereau sud

Au delà, le reste de la nef est vraisemblablement plus tardif. La date de 1698 portée sur la façade pourrait correspondre à cet agrandissement. Il n’est pas impossible que cette restauration et ce développement du sanctuaire soit à mettre en rapport avec d’éventuelles destructions durant la Guerre de Trente-Ans.

L’ensemble de la nef est percé de quelques baies rectangulaires légèrement ébrasées et de dimensions réduites. La rareté des ouvertures fait de cette chapelle un lieu relativement sombre se prêtant au recueillement. L’obscurité est encore renforcée par la présence de vitraux modernes représentant des épisodes bibliques et des événements marquants de l’histoire de la ville et du Pays de Bitche.

La façade quant à elle présente un beau portail gothique en grès mouluré, datant sans nul doute de l’origine de la construction, déplacé et remployé au XVIIe siècle. Au dessus, l’oculus polylobé présente un vitrail moderne non-visible depuis l’intérieur de la chapelle. Le tout est coiffé par un clocheton polygonal couvert d’ardoises. Adossé à la façade on découvre encore une belle croix monumentale composite du XVIIIe siècle.

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Chapelle de l’Étang – croix monumentale

 

A l’Est, une sacristie a été ajoutée à une période relativement tardive de l’histoire de l’édifice.

Mobilier de la chapelle

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Groupe du sculpté du calvaire provenant de la Chapelle de l’Étang

La Chapelle de l’Étang possédait un intéressant mobilier dont certains éléments ont disparu ou ont été déplacés. Ainsi, un autel du XVIIIe siècle, dû aux sculpteurs Antoine Rudiger et Laurent Ichterz, avait été déplacé à la chapelle de la morgue de Bitche, puis a disparu. Par ailleurs, un ensemble sculpté représentant le calvaire (le Christ en croix daté du XVIIIe siècle, la Vierge Marie et saint Jean du XVIe ou début du XVIIe siècle) a quitté son écrin d’origine pour rejoindre l’église Sainte-Catherine où il est encore visible.

L’aménagement du chœur au début du XXe s. nous est connu par une photographie d’Isidore Bleichner. Un grand autel néogothique y trônait alors, garni de nombreux ornements liturgiques. Le reste du mobilier, composé de statues en plâtre, date de la même époque à savoir le tournant des XIXe et XXe s.

Toutefois, le véritable joyau de l’édifice reste le groupe sculpté représentant la Vierge de Pitié, trônant dans le chœur.

La Vierge de Pitié de la Chapelle de l’Étang

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Chapelle de l’Étang – Statue de la Vierge de Pitié, Alsace, v.1700

La sculpture en bois est haute de 73cm, large de 44cm et profonde de 22cm. Son aspect est altéré par un excès de dorures et d’argenture modernes, qui n’a aucune cohérence historique. Par ailleurs, les visages qui commençaient à s’écailler ont été très récemment repris de manière maladroite avec des couleurs rompant l’unité de l’ensemble et gâchant l’agréable polychromie des chairs.

Cette Vierge de Pitié n’est sans doute pas une œuvre due à un artiste local. Elle est à rapprocher, par le traitement du drapé, le modelé des visages, de la production statuaire alsacienne ou du Sud de l’Allemagne au tournant des XVIIe et XVIIIe siècles.

Cette représentation de la Vierge et du Christ mort est l’un des innombrables exemples de cette iconographie dans le Pays de Bitche et dans les Vosges du Nord. Il en existe un magnifique exemple, également d’origine alsacienne, dans l’église de Rimling, bien plus ancienne, puisqu’elle date du XVe siècle.

La Vierge de Pitié, est également connue sous le terme de Pietà ou encore de Versperbild -image pour l’office des Vêpres- dans le monde germanique où elle a vu le jour. Cette iconographie se développe en effet aux alentours de 1300 en Allemagne, où elle connaîtra un essor retentissant, notamment au XVe s. Cette représentation ne se rapporte à aucun épisode biblique et constitue une véritable invention iconographique médiévale, dérivant directement du modèle de la Vierge à l’Enfant. Il s’agit d’un véritable Andachtsbild, un support à la prière et à la contemplation des souffrances du Christ et de sa Mère. Le dévot est appelé à méditer sur la mort, mais aussi par anticipation sur l’espoir de la résurrection. Pour stimuler la dévotion, le sculpteur a insisté sur la rigidité du corps mort du Christ, mais aussi et surtout sur le pathos de l’expression du visage virginal. Les yeux gonflés par la tristesse elle a le regard perdu dans le vague.

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Vierge de Pitié de Rimling, Alsace XVe siècle

De la Mère de Dieu « Deiparae » à la Mère des douleurs

Si l’on tente de résumer l’évolution de la dévotion mariale au sein de la Chapelle de l’Étang de Bitche, on relève le passage d’une vénération de la Vierge – Deiparae – Celle qui engendre Dieu, au culte, plus spécifique, de la Vierge de Pitié.

Cette spécialisation du culte marial n’est pas un hasard. En effet au début du XVIII siècle, un nouveau cimetière fut établi autour de la chapelle de l’Étang. Une épitaphe datée de 1754 est encore visible dans le mur de l’édifice. Il s’agit du monument funéraire d’Ursule Elisabeth Koller, originaire de Strasbourg et décédée à Bitche à l’âge de 20 ans. L’inscription funéraire est d’autant plus intéressante qu’elle est en français, et qu’elle évoque le beau-père de la défunte, Jean-Baptiste Oblin, tambour major au régiment des gardes lorraines.

Ainsi, à partir du XVIIIe siècle la chapelle devient en quelque sorte, une chapelle de cimetière, où le caractère funéraire a dû être souligné par la dévotion à la Vierge de Pitié. Si les tombes ont depuis longtemps disparu des abords de l’édifice, le culte à la Vierge de Pitié n’a jamais cessé.

Il est impossible de savoir à quel moment de l’histoire la statue de la Vierge de Pitié a été installée dans la chapelle. Il n’est pas impossible qu’elle ait été mise en place au moment de la création du cimetière aux abords de l’édifice.

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Épitaphe d’Elisabeth Koller, vestige du cimetière qui jouxtait jadis la chapelle de l’Étang

 

La petite Chapelle de l’Étang est donc incontestablement l’un des monuments phares de l’histoire de la ville de Bitche. Haut lieu de la spiritualité locale, elle est indissociable de l’histoire de la cité fortifiée.

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