La Croix de Pierre de Neuwiller-lès-Saverne : un monument expiatoire médiéval

Croix de Pierre – vue d’ensemble

A l’Est de La-Petite-Pierre, sur le chemin de randonnée entre le Loostal et Hammelsberg, sur la ban de Neuwiller-lès-Saverne, se dresse la plus ancienne croix monumentale des Vosges du Nord. La partie visible de cette croix monolithe en grès rose mesure 145 cm de hauteur pour une largeur de 129 cm et une profondeur de 21 cm. Son état de conservation est relativement correct au regard de sa datation. Hormis une érosion générale des surfaces et quelques petits manques, seul le bras gauche est brisé (remis en place dans les années 1980, à grand renfort d’équerres et vis en fer. Aujourd’hui attaqués par la rouille, ces éléments sont une menace pour la conservation des éléments lapidaires). Datant de l’époque gothique, cet immobile monument rappelle pourtant, dans la quiétude de la forêt, le souvenir d’un meurtre.

Meurtres et contrats expiatoires à l’époque gothique

La Croix de Pierre témoigne d’une pratique courante au Moyen-Age, et notamment dans la sphère germanique, dont les premières occurrences remontent au XIIIe s. En effet, dans le cas d’un meurtre le droit médiéval prévoyait que la famille de la victime puisse exiger une compensation, sous la forme d’un contrat d’expiation, dit « Sühnevertrag ».  Les deux parties devaient trouver une entente sur la teneur de ce contrat qui pouvait faire l’objet de demandes très variées. Ainsi, en plus de compensations financières, la logique chrétienne du Moyen Age prévoyait que le meurtrier finance une série de messes ou encore une certaine quantité de bougies. Le meurtrier, par son acte brutal et imprévisible, avait en effet privé sa victime de l’extrême onction. Les éléments liés à la religion sont donc une manière de réparer ce manquement. Toutefois, la famille de la victime a quelques fois des attentes qui peuvent nous paraître aujourd’hui bien incongrues : ainsi, il n’est pas inhabituel de demander au tueur des compensations sous forme de vin, de vêtements, etc.

 

L’une des demandes les plus importantes et les plus usuelles dans ces contrats reste néanmoins l’érection par le meurtrier d’un monument expiatoire sur le lieu du meurtre. Afin de garder la mémoire du défunt, on érige parfois une simple pierre, ou bien une croix comme c’est le cas à Neuwiller-lès-Saverne. Là encore, il s’agit de marquer visuellement le paysage, afin que le passant prie pour la victime et son Salut.

Cette pratique semble avoir été très répandue au Moyen Age, puisque l’on recense plusieurs milliers de croix et pierres expiatoires conservées en Europe, principalement en Allemagne. Par ailleurs plusieurs contrats de cette nature sont encore conservés de nos jours.

L’introduction de la Réforme dans la sphère germanique a ralenti, puis interdit la mise en place de ces croix particulières dans les années 1530. Malgré quelques survivances ça et là, le phénomène finit par disparaître dans les régions protestantes.

La Croix de Neuwiller-lès-Saverne et ses particularités 

Croix expiatoire – détail du Christ en croix

L’histoire de la Croix de Pierre de Neuwiller-lès-Saverne est tissée de mystère et d’incertitudes. Le contrat qui ordonna sa mise en place a été perdu et aucun document ne vient nous renseigner quant à son origine. Seul le monument peut encore lever une partie du voile d’incertitudes qui l’entoure. La face avant du monument présente l’effigie du Christ crucifié, tandis que la face arrière est agrémentée d’inscriptions, et de différentes gravures.

Telle qu’elle se présente actuellement, la Croix de Pierre n’offre qu’une vision tronquée de ce qu’elle est réellement. La partie inférieure est enterrée, calée avec quelques pierres. Les pieds du Christ gravé sur la surface plane du grès sont sous le niveau du sol. On ignore donc quelle fut sa hauteur initiale.

La figure du Christ mort fait écho au trépas de la victime en ces lieux, et dessine l’espoir de la résurrection. Le Crucifié tourné vers le chemin fait face au passant, et l’invite à la prière. L’iconographie nous présente le Christ décharné, aux bras largement écartés et aux mains tombantes. Sa tête retombe elle aussi vers sa droite et on distingue encore difficilement sa barbe bifide. La tête est auréolée d’un nimbe crucifère. Le long périzonium est triangulaire. Toute l’iconographie plaide pour une datation au XIV-XVe siècle.

La face arrière quant à elle nous donne des précisions sur la victime. Tout d’abord, il faut s’attarder sur l’inscription en lettres gothiques. Très érodée, on ne peut que difficilement la déchiffrer. On peut encore y lire :

Ø·JOH·SCHLIZEWE[…]·DE·BOLSEM

Le « o » barré est l’abréviation habituelle pour « obiit », le nom Schlizeweck peut être rétabli et le nom de « Bolsem » renvoie à la localité de Bolsenheim dans le Sud de l’Alsace. Ainsi cette inscription signifie : « Johannes Schlizeweck de Bolsenheim est décédé ».

 

A droite de l’inscription se trouvent des armoiries. Très abîmées, elles semblent dessiner les chevrons de Hanau-Lichtenberg. Cet élément nous donne une précision quant à la datation. En effet, la seigneurie de Lichtenberg devient Hanau-Lichtenberg à partir de 1480.

A gauche, une forme étrange est gravée : traçant une forme de « bouteille », elle représenterait l’arme du crime qui pourrait être un poignard ou un quelconque objet contondant ou tranchant.

Il est intéressant et singulier de noter que la Croix de Pierre de Neuwiller-lès-Saverne combine l’usage de gravures naïves et d’inscriptions soignées. En effet, dans la plupart des cas, on se contente de graver quelques formes simples, qui comme des pictogrammes, s’adressent aux passants illettrés. A Neuwiller, on s’adresse également aux lettrés : mais pour quelle raison? La question demeure sans réponse…

Conclusion 

La Croix de Pierre de Neuwiller-lès-Saverne est un monument expiatoire édifié pour commémorer le meurtre de Johannes Schlizeweck de Bolsenheim. Datant très probablement du XVe siècle, elle témoigne de la pratique de contrat d’expiations conclus entre la famille de la victime et le meurtrier. Par ses clauses, on assure non seulement la compensation matérielle du préjudice de la disparition d’un proche, mais on s’assure surtout du Salut de l’âme de ce-dernier, privé des derniers sacrements. Cette croix médiévale nous rappelle une fois de plus à quel point la religion et la vie civile était intimement liées. Si cette pratique disparaît avec la Réforme, en terres Catholiques des survivances persistent. Il suffit de citer l’exemple du Bildstock de la Schwangerbach, édifié pour commémorer le meurtre d’Adam Greiner au XVIIe siècle, aux frais de sa veuve qui attendait un enfant.

Bildstock édifié pour Adam Greiner à Schwangerbach

Un commentaire

  1. Merci pour cet intéressant article. Les croix qui apparaissent sur nos routes suite à des accidents de voiture découlent certainement de cette tradition médiévale…

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