La larve de Fourmilion et sa stratégie de prédation singulière

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Larve de Fourmilion (Myrmeleon formicarius)

Peut-être avez-vous déjà observé au gré de vos promenades dans les Vosges du Nord, d’étranges petits entonnoirs creusés dans le sable fin, à l’abri d’un rocher ensoleillé ? Derrière des allures inoffensives se cache en réalité le piège mortel et redoutable conçu par la larve d’un insecte très discret : le Fourmilion commun (Myrmeleon formicarius).

Il s’agit d’une espèce de l’ordre des Névroptères dont l’imago ressemble à s’y méprendre à une Libellule. En y regardant de plus près, ils se distinguent néanmoins assez aisément l’un de l’autre car le Fourmilion commun est pourvu d’antennes bien visibles, dites en massues, tandis que celles des Odonates sont à peine visibles.

Dans cet article nous nous intéressons à la larve de l’animal qui possède des caractéristiques biologiques tout à fait étonnantes. Le stade larvaire de cet insecte s’étale sur deux années, durant lesquelles il vivra principalement enfoui dans une couche de sable très fin, ensoleillé et sec. Ce genre de biotope se retrouve en abondance dans les Vosges du Nord, les rochers gréseux offrant à la fois un abri contre les intempéries et un substrat suffisamment fin issu de leurs érosions.

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Ensemble de pièges à entonnoirs réalisés par la larve de Fourmilion

La larve de Fourmilion, possède un gros abdomen triangulaire surmonté d’un thorax mince et d’une petite tête dotée de deux imposantes mandibules. Les deux pattes postérieures sont les plus puissantes. Ce sont principalement elles qui sont mobilisées lors des trajets de l’animal, qui se déplace d’ailleurs toujours à reculons. Lorsque la larve trouve un milieu propice, elle se met à creuser un entonnoir en utilisant une méthode très efficace de dégagement du sable en spirale, procédant en quelque sorte « étage par étage ». Ceci se fait une fois de plus en marche arrière, la forme de l’abdomen se prêtant bien au déblaiement. L’excédent de sable est quant à lui éjecté à l’extérieur du trou par de rapides et précis mouvement de tête. Ces petites et surprenantes structures sont observables du printemps à l’automne.

Une fois cet entonnoir parachevé, la larve s’enfouit au fond de celui-ci, attendant qu’une proie, souvent des fourmis (d’où le nom de Fourmilion) ne viennent arpenter les versants glissants du piège sableux. Elle envoie également des jets de sable dans le but de précipiter la descente du futur repas jusqu’au fond du trou. L’animal se saisit alors de sa prise à l’aide de ses pinces qui, comme les crochets des araignées ou ceux de la larve de Dytique, vont lui injecter un cocktail enzymatique. La proie est alors dissoute de l’intérieur et il ne reste plus qu’au Fourmilion à aspirer l’ensemble, toujours via ses pinces creuses. Les restes sont ensuite expulsés hors du trou et se composent simplement de la cuticule de la victime.

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Cloporte (Armadillidium vulgare) pris au piège dans un entonnoir

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Larve s’enfouissant dans le sable

Ces entonnoirs particulièrement efficaces et l’appétit de la larve ont suscité l’intérêt de certains entomologistes du XIXe siècle qui ont cherché à en tirer parti en vue de faire du Fourmilion une espèce auxiliaire de nos maisons et jardins. Ce fut par exemple le cas de Charles Goureau. Voici ce qu’il proposait en 1872 dans Les insectes utiles à l’Homme :

« On pourrait s’en servir pour faire la guerre aux fourmis. On ferait usage d’une caisse de 20 à 25 centimètres de côté et de 15 centimètres de hauteur, remplie de sable fin et sec ou de terre pulvérisée, dans laquelle on mettrait une larve du fourmilion. On placerait cette caisse, enfoncée dans le sol à fleur de terre, sur le chemin des fourmis qui rôdent autour de la maison. Il faudrait la couvrir d’un petit chapiteau pour empêcher la pluie de mouiller le sable, sans cependant intercepter les rayons du soleil. Une dizaine de ces pièges, plus ou moins, selon les circonstances, convenablement placés, détruiraient un nombre considérable de fourmis. »

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Larve de Fourmilion (Myrmeleon formicarius)

Cette anecdote qui peut paraître bien saugrenue de nos jours reste néanmoins intéressante puisqu’elle témoigne d’une volonté de recréer artificiellement le biotope de la larve dans l’objectif de l’approcher des milieux bâtis par l’Homme. Or, ne tendons-nous pas actuellement vers des procédés similaires avec les fameux hôtels à insectes que l’on fait fleurir dans de nombreux espaces verts au sein des agglomérations ? La seule différence, est que la larve de Fourmilion ne viendra jamais naturellement élire domicile dans ces petits dispositifs.

Ainsi, au détour d’un chemin, pensez à regarder sous les rochers ensoleillés, peut-être y verrez-vous ces petits entonnoirs. Une larve de Fourmilion y attend patiemment qu’une proie vienne à se faire piéger par les pentes sableuses de son piège mortel.

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