La légende du pont de pierre de Bannstein

Il y a quelque temps nous vous relations la légende du génie du Breitenstein, transmise par Louis Gilbert dans la revue Pays Lorrain. Ce-dernier, soucieux de ne pas voir disparaître certains récits folkloriques du Pays de Bitche, a également fixé en 1909 l’histoire fort pittoresque du pont de pierre de Bannstein.

Le couple idéal

On raconte que vivait jadis dans le Pays de Bitche, un couple très aimant. Sophie et Fritz Nickles étaient très attentionnés l’un pour l’autre. Les époux vivaient dans une entente si parfaite, qu’en trente-cinq ans de mariage, pas un mot déplaisant n’était venu troubler le beau tableau qu’ils faisaient.

Leur maison était à l’image du couple, belle, entretenue, bordée de fleurs. De même, l’intérieur était le reflet de l’extérieur : propre, coquet et fleuri quotidiennement par la maîtresse des lieux. En s’approchant de leur logis, les badauds, envieux, se laissaient bercer par la voix mélodieuse de la vieille Sophie, qui chantait à tue-tête.

Aussi attentifs qu’ils le furent pour leur maison, les époux faisaient preuve d’une hospitalité exemplaire. Sophie et Fritz venaient en aide à chaque miséreux qui se présentait sur le pas de leur porte. Par ailleurs, ils traitaient leurs employés avec le plus grand respect.

Le dimanche venu, le couple ne manquait jamais de se rendre à la messe avec solennité, endimanchés comme il se devait : Sophie portait toujours sa belle robe noire à fleurettes mauves, et Fritz revêtait sa redingote bleue et ses souliers à boucles.

Une union stérile

La seule ombre qui pesait sur l’existence de Sophie et Fritz, c’était le fait que le destin ne leur avait pas accordé d’enfant. Le curé ne manquait pas de citer en exemple la déconvenue du couple, pour faire entendre à ses ouailles qu’un plein bonheur n’existait pas sur cette Terre.

Toutefois, loin de se laisser abattre par cette situation les époux avaient passé leur existence à aider les petits orphelins de la région. Par ailleurs, Sophie et son mari se rendaient régulièrement à l’hôpital de Bitche, pour égayer, quelques heures durant, la vie des malades.

Une bonté récompensée

La grande charité du couple se vit un beau jour gratifiée. Alors qu’ils ne s’y attendaient pas, les époux Nickles apprirent que leur ami Krafft, décédé peu de temps auparavant, leur avait légué sa maison à Bannstein, non-loin de Bitche.

Après avoir longuement pleuré leur défunt ami, ils se rendirent dans la vallée, pour visiter leur nouvelle propriété. C’était une jolie maison blanche, à flanc de colline et entourée de prés verdoyants. Le beau terrain était traversé par les eaux chantantes du modeste cours d’eau, serpentant à Bannstein. Pour l’enjamber, un petit pont de bois avait été construit. Il faisait tout l’ornement de la propriété, tant la végétation et notamment le lierre, l’avait gracieusement paré. Fritz, admiratif, se retourna vers sa femme, qui en conclut sèchement : « Il faut ici un pont de pierre ! »

Le pont de la discorde

A ces paroles, Fritz rétorqua que sa femme n’y comprenait rien, et que ce joli pont ne devait être supprimé. Le jardinier qui avait assisté à la scène fut surpris de voir les époux Nickles ainsi en désaccord.

Le soir venu, l’ambiance fut maussade, le repas mauvais et la bière imbuvable. La voix mélodieuse de Sophie ne se fit pas entendre et le vieux Fritz ne lut pas à sa femme les dernières nouvelles. Ils se couchèrent sans se saluer, pour la première fois depuis trente-cinq ans…

Le lendemain, Fritz fut surpris lorsqu’il entendit frapper vigoureusement à la porte. A sa surprise ce fut l’architecte Joannes qui se présentait sur le perron. Il était venu à la demande de Madame Sophie, et avait déjà élaboré quelque esquisse pour le pont de pierre. Il n’en coûterait qu’une dizaine de milliers de francs, bâti en beau grès rose de Mouterhouse.

Fritz tenta de s’opposer au projet. Mais la véhémence de sa femme finit par le faire céder et huit jours plus tard les ouvriers commencèrent à démonter le vieux pont. Il fallut arracher les longues lianes de lierre, dont les feuilles tombaient comme des larmes dans la rivière. On se chargea ensuite d’arracher la structure de bois, dont les craquements semblaient être des cris de douleur.

Puis on creusa de solides fondations, sur lesquelles on bâtit une belle arche de pierre. En quelques jours et sous le regard satisfait de Sophie, le joli pont de bois avait laissé place à un lourd et massif pont de grès.

Un pont affranchissable

Une fois les travaux réalisés, le couple s’installa à Bannstein. Un beau jour, Sophie prit son époux par le bras. Pensant que leur bonne entente était de retour, elle lui demanda s’il pensait que le pont était assez solide. Fritz répondit brutalement : « – C’est horrible, affreux, idiot, et je me suis fait un serment ! » Interloquée, Sophie demanda de quelle nature était cette promesse. Eh bien, Fritz avait décidé de ne jamais traverser ce pont. Folle de rage, Sophie lui jura qu’il le franchirait ! Il rétorqua que non !

Un silence pesant

Dès lors, le couple n’échangea plus un signe de tendresse, et les deux vieillards vécurent côte à côte dans le silence. Parfois, il arriva qu’ils se promenaient ensemble sans dire mot. Et dès que le couple approchait le pont, Fritz baissait la tête et s’en détournait tristement. Pendant cinq longues années, le vieil homme se refusa obstinément à poser le pied sur les froides pierres de l’édicule.

Un triste épilogue

Ces longues années de silence semblaient affecter non-seulement le couple, mais aussi la maison qu’ils habitaient. Les passants songeaient à la coquette et riante demeure qu’ils occupaient autrefois…

Un matin, après une grosse bourrasque, le toit de la maison de Bannstein fut endommagé. Le vieux Fritz s’attela à réparer les dégâts. Il gravit la grande échelle, qu’il avait adossée à la façade. Arrivé au sommet, il commença à déloger les tuiles abîmées. Dans un moment d’inattention, il perdit l’équilibre, il chancela : la chute était inévitable. Le corps de Fritz Nickles, gisant sur le perron, fut retrouvé par sa femme.

Sophie ne savait pas si elle était triste ou en colère contre ce mari, qu’elle avait pourtant jadis tant aimé. De loin, on vint rendre un dernier hommage au vieil homme, dont le corps était présenté dans le vestibule de la maison de Bannstein.

Le jour des funérailles arriva. On vint chercher le cercueil pour le ramener à l’église de Bitche. En sortant de la maison, les porteurs furent harangués par la veuve. Elle leur demanda de faire le tour de la propriété. Le cortège funèbre emprunta le petit pont de pierre et la veuve s’écria folle de rage et de ressentiments :

Eh bien, tu vois, quand je te disais que tu le passerais, ce pont de pierre !

Un commentaire

  1. Très intéressant, tout comme la légende de Breitenstein.
    C’est toujours un plaisir de lire ces histoires qui se passent autour de chez nous, dans des lieux que nous connaissons !
    Avez-vous des informations sur ce fameux Krafft qui aurait légué sa maison au couple Nickles ?

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