La Madeleine du Kühlinger Weg, souvenir de l’art de cour des Nassau-Sarrebruck à Siersthal

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Croix monumentale du Kühlinger Weg – vue d’ensemble

C’est dans le petit village de Siersthal que le visiteur découvrira les vestiges de l’une des croix monumentales les plus intéressantes du Pays de Bitche, datant du XVIIIe siècle. Réalisée en grès rose, la croix fut endommagée par un orage en 1917. Il ne subsiste de ce fait du monument original, que le socle et la figure de Marie-Madeleine, en pleurs au pied de la croix. Le croisillon, fut quant à lui restauré en 1921, dans un style géométrique caractéristique de l’époque. Il est intéressant de noter qu’à l’origine, le monument se trouvait de l’autre côté de la route. Il fut déplacé en 1982. Dans cet article, nous nous intéresserons uniquement aux éléments d’origine, dus aux ciseaux du sculpteur Michael Mihm.

Une sculpture exceptionnelle

La figure de la Madeleine se dresse sur un socle adoptant la forme dite « tombeau », orné d’un cartouche ovale, bordé d’une guirlande de feuilles de laurier. Le nom de Michael Mihm y a été gravé sommairement à une époque tardive. Il portait pourtant dès l’origine le nom de l’auteur et donateur ainsi que le millésime : Michael Mihm (…) Anno Domini 1775.

Par sa composition et son exécution remarquables, la Madeleine de Siersthal est l’une des œuvres majeures du mouvement de l’art Baroque tardif allemand dans le Pays de Bitche. Né de l’influence italienne, l’art Baroque connaît un âge d’or au cours du XVIIIe s. dans les régions de l’Allemagne du Sud d’où est originaire Michael Mihm. Il se caractérise notamment par un goût pour la profusion, une recherche du mouvement et par une fantaisie certaine dans les compositions.

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Croix monumentale du Kühlinger Weg -détail

La figure de la Madeleine est composée de deux blocs de grès. Le sculpteur a représenté la Sponsa Christi en pâmoison devant la croix, sur un tertre imitant un amas de pierres. Michael Mihm insiste sur la douleur ressentie par Marie-Madeleine, et a imprimé à la figure un véritable mouvement de chute. L’asymétrie de la composition est le premier élément donnant vie à la sculpture. Le coté gauche est occupé par la figure biblique, lourde et foisonnant de détails, tandis que la partie droite est vide et calme, ornée d’un crane, de tibias et d’un serpent. Par ce biais, le sculpteur a voulu créer un contraste dans l’animation de son œuvre : d’un coté la douleur dans son expression la plus pathétique, et de l’autre côté, la mort dans son aspect vide, évoquant le plus effroyable néant… Par ailleurs, si le genou gauche de la Madeleine repose déjà au sol, le jambe droite, moulée par les draperies, semble poursuivre un affaissement douloureux, comme en témoigne le pied contorsionné de la sainte. De plus, si visuellement le volume des draperies offre à la figure une assise stable, le buste bascule vers l’avant, gonflant dans son mouvement, le manteau dans son dos. Pour insister encore sur le pathos, la Madeleine ramène ses mains vers son visage et essuie, d’un linge particulièrement chiffonné, ses larmes. Enfin, de lourdes mèches ondoyantes viennent également animer la sculpture.

La complexité des draperies, la délicatesse de la sculpture et l’attention apportée à l’effet de mouvement de la figure, trahissent un savoir-faire parfaitement maîtrisé et un talent certain du sculpteur, illustrant à merveille l’esthétique du Baroque allemand tardif.

La statue présente encore, dans les replis des draperies, des traces d’apprêt ocre et de polychromie bleue et rouge, peut-être d’origine. Ces vestiges de couleurs nous rappellent une fois de plus que les sculptures de ce type étaient richement rehaussées de teintes vives. Heureusement, la sculpture telle qu’elle se présente actuellement n’a pas été enlaidie par une polychromie ou par un badigeon blanc moderne, préjudiciables aux œuvres lapidaires.

 

Dans son ensemble la sculpture est en bon état. Elle ne présente qu’une réparation maladroite, réalisée en plâtre, au niveau du poignet gauche. Du reste, elle souffre également d’une légère érosion générale, atténuant par exemple les détails du visage ou ceux des mèches de cheveux. On note également quelques petits éclats, impacts et épaufrures.

Nous vous proposons d’en découvrir le scan 3D ci-dessous :

Marie-Madeleine de Siersthal
by vosges-du-nord.fr
on Sketchfab

L’iconographie complexe de la Madeleine parfaitement exprimée par Michael Mihm

L’Histoire de l’Art regorge de représentations de la Madeleine au pied de la croix. Elle fait l’objet d’une iconographie toute particulière, mettant en avant toutes les ambiguïtés qui gravitent autour de cette figure dans le Catholicisme.

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Statue de la Madeleine – détail

En effet, la tradition catholique a longtemps condensé en un seul personnage, trois figures bibliques bien distinctes : Marie de Magdala, la pécheresse qui oignit les pieds de Jésus avec ses cheveux et Marie de Béthanie. Cette étonnante condensation fait de Marie-Madeleine à la fois une princesse, une femme vertueuse et une pécheresse, peut-être une prostituée repentie.

Cette ambivalence de la Madeleine permit aux peintres et sculpteurs toutes sortes de fantaisies iconographiques, car les artistes se devaient de faire transparaître toute la complexité du personnage. Michael Mihm ne fait pas exception. Certes, il fait de sa figure l’effigie d’une princesse, par le lourd manteau bordé de fourrure, sans doute de l’hermine. Mais le sculpteur insiste surtout sur la repentance d’une femme de mauvaise vie. En effet, sa longue chevelure défaite est celle de la pécheresse ayant lavé les pieds du Christ. Par ailleurs, la lourde draperie moulant les formes de la Madeleine insiste sur sa sensualité. Enfin, si la fourrure peut désigner la Madeleine comme une princesse, elle peut tout aussi bien être le rappel d’une autre tradition. Il est raconté qu’une fois repentie, la Madeleine aurait choisi un vie d’ermite, vêtue uniquement de sa longue chevelure : ici la fourrure pourrait être le substitut de ses cheveux. Cette composante de la légende de la sainte, la rapproche d’une quatrième figure, celle de Marie l’Égyptienne, ermite du Ve siècle.

Autre attribut de Marie-Madeleine : le crâne. Il est placé à côté d’elle, et adopte ici une fonction double. Il est bien entendu le symbole de la vie repentie de la sainte, reposant sur la contemplation et la prière. Véritable symbole de la vanité, il rappelle également l’ancienne vie de la Madeleine. Toutefois, la présence d’un crâne au pied d’une croix a une toute autre symbolique. Il s’agit du crâne d’Adam. Le véritable sujet du monument étant la Crucifixion, c’est cette deuxième symbolique qui prédomine sur la première. De plus l’empierrement factice sculpté, est une évocation du rocher du Golgotha.

Cette iconographie parfaitement maîtrisée et l’exécution impeccable de cette sculpture nous offrent un exemple du talent de Michael Mihm. Il nous semble important de revenir sur le parcours de cet artiste, tombé aujourd’hui dans un oubli quasi-complet.

Michael Mihm, sculpteur héritier de l’art de cour des Nassau-Sarrebruck

Michael Mihm est né en 1749 à Kirchheimbolanden (en actuelle Rhénanie-Palatinat). Il est le fils de Johann-Philipp Mihm, nommé sculpteur de la cour des Nassau-Sarrebruck à partir de 1745. Johann-Philipp Mihm obtint des commandes pour des monuments importants de Sarrebruck. Il réalisa par exemple le tympan sculpté de la Basilique Saint-Jean représentant l’Eglise et la Synagogue. Il exécuta de même la belle fontaine du Sankt-Johanner Markt ou encore le monument funéraire du Prince Guillaume-Henri, inhumé dans l’église du château de Sarrebruck.

 

Michael Mihm a ainsi évolué dans le milieu de l’art à la cour des Princes de Nassau-Sarrebruck dont il a subi l’influence. Devenu sculpteur à la suite de son père, il remploiera le même vocabulaire que ce-dernier, à savoir des draperies fouillées et complexes, à tendances géométriques et une recherche presque « maniériste » du mouvement.

Cependant, à la différence de son père, il ne devint pas sculpteur officiel de cour, mais profita d’une conjoncture particulièrement intéressante au XVIIIe siècle dans le Pays de Bitche notamment. En effet, cette période est caractérisée par la construction de nouvelles églises, ou par la reconstruction de sanctuaires devenus trop petits ou vétustes. Ces nouveaux édifices cherchaient à se doter d’un mobilier et d’une décoration en stuc dans le goût de l’époque, et l’on fit appel à des artistes tels que Michael Mihm. Installé à Siersthal où il épousa en 1771 Anne-Marie Dieudonné, Michael Mihm réalisa par exemple les décors en stuc et les autels de l’église Saint-Martin de Bettviller ou encore une partie du mobilier de Sainte-Catherine de Bitche (autels, maître-autel, chaire à prêcher).

Tous ces ensembles sculptés sont aujourd’hui perdus ! Le mobilier original de l’église de Bettviller ainsi que celui de l’église de Bitche ont été détruits dans les années 1950, au moment de leurs rénovations. Ces ensembles ne sont connus que par de rares photographies. Il s’agit quoi qu’il en soit d’une perte terrible pour le patrimoine de notre région…

Conclusion

La Madeleine de Siersthal est l’une des sculptures les plus importantes du Pays de Bitche. Vestige original d’un ensemble sculpté fortement restauré au XXe siècle, elle est exceptionnelle tout d’abord par son caractère monumental. Elle l’est tout autant par le parcours et le talent de son auteur, Michael Mihm, fils d’un sculpteur officiel de la cour des Nassau-Sarrebruck. Apportant avec lui l’héritage de cet art somptueux dans notre région, l’important travail de Michael Mihm n’y est aujourd’hui plus que représenté par la statue de Siersthal, ce qui la rend d’autant plus précieuse. Une fois sur place, ne manquez pas de vous arrêter au chêne des Suédois situé à l’entrée de Reyersviller, village voisin de Siersthal.

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