L’Argiope frelon et son énigmatique toile

Argiope bruennichi

En traversant les hautes herbes ou en longeant des espaces buissonneux, vous êtes peut-être déjà tombés nez à nez avec l’une de ces silhouettes immobiles, suspendues à leurs toiles, rayées de blanc, de jaune vif et de noir profond. Il s’agit de l’Argiope frelon (Argiope bruennichi) tirant son nom vernaculaire des motifs ornant son abdomen et évoquant ceux recouvrant le corps du Frelon européen (Vespa craboro) ou de la Guêpe commune (Vespula vulgaris). Il s’agit d’un animal fascinant dont la biologie intrigue et surprend. Au cours de notre enfance, nous nous plaisions à observer cette espèce que nous avions baptisée « araignée abeille » et dont la tactique de prédation spectaculaire nous impressionnait.

Où la trouve t-on ?

L’Argiope frelon est une araignée à affinité plutôt méditerranéenne, mais qui semble s’être acclimatée à des latitudes plus septentrionales à partir du début du XXe siècle. Auparavant, il semblait très rare de les observer au Nord de la Loire. Dans les Vosges du Nord, nous trouvons l’animal dans des prairies non fauchées, des terrains vagues ainsi que des buissons tout au long de la période estivale et toujours sur des parcelles bien exposées au soleil. C’est dans ces lieux que cette araignée tisse sa toile circulaire, caractéristique des orbitèles, perpendiculairement au sol à moins d’un mètre de hauteur.

Une toile ronde d’orbitèle

Argiope frelon au centre de sa toile

La toile de l’Argiope bruennichi lui sert évidemment de piège, lui permettant de capturer ses proies. L’araignée se trouve toujours positionnée en son centre, la tête vers le bas et ses huit pattes groupées deux par deux, très rapprochées à l’avant et de manière plus lâche à l’arrière. Cette position lui confère à la fois un équilibre parfait ainsi qu’un contrôle efficace de l’ensemble de la surface de prédation. Ce qui est surprenant et a longtemps intrigué les biologistes, c’est que l’Argiope, tout comme d’autres orbitèles telle l’Epeire diadème (Araneus diadematus), connaît précisément la position du centre de sa toile en dépit de sa très mauvaise vue. Elle peut le quitter et le regagner en un instant. Des expériences consistant à transférer l’Argiope sur la toile circulaire d’une autre espèce ont montré que cette dernière en trouvait tout aussi facilement le centre. Ces animaux aux pattes très sensibles sont capables de ressentir les forces de tension qui s’exercent dans la soie composant la toile. La position centrale qu’ils adoptent systématiquement correspond au point d’équilibre mécanique de la structure, autour duquel tous les filaments sont soumis à des forces de traction vers l’extérieur du cercle.

Une prédatrice fulgurante

Sauterelles et criquets constituent les proies les plus fréquentes de cette espèce, mais d’autres insectes comme les guêpes et les abeilles entrent également dans son régime alimentaire. Lorsqu’un malheureux insecte vient à s’empêtrer dans la toile, celui-ci va tenter de se débattre afin de se libérer de l’étreinte visqueuse des fils de soie. Les vibrations transmises par les filaments jusqu’au centre de la structure vont permettre à l’Argiope frelon de se précipiter en un éclair jusqu’au lieu de capture afin d’injecter, d’un coup violent et fulgurant, une toxine paralysant la proie. Sitôt immobilisée, celle-ci se fait véritablement « momifier » dans un cocon en l’espace de quelques secondes. Il s’agit en quelque sorte d’un moyen de stockage permettant de protéger le futur repas car la proie , restée vivante, n’est généralement pas consommée sur le champ. L’Argiope Bruennichi se révèle être particulièrement vorace car elle peut ainsi se nourrir de plusieurs proies par jour.

Sauterelle enveloppée de soie, en attente d’être consommée

Les stabilimenta, assemblages soyeux aux fonctions encore méconnues

Stabilimentum en zigzag, bien visible sous l’Argiope frelon

La toile présente une autre particularité tout a fait intéressante ; la présence de deux stabilimenta, des structures soyeuses plus épaisses que le reste du réseau et zigzaguant verticalement au-dessus et en-dessous de l’araignée. Longtemps, les biologistes ont interprété ces motifs comme des éléments de renfort, d’où leur nom. Or, il n’en est rien car les toiles rondes d’autres orbitèles sont tout aussi solides bien que dépourvues de stabilimentum. Plusieurs théories se confrontent pour tenter d’expliquer l’intérêt de ces ajouts. Celle qui nous paraît la plus intéressante est liée à l’apparence même de l’Argiope frelon. En effet, les zébrures jaunes et noires ont un premier effet tout à fait classique dans le monde animal : il s’agit d’un signal visuel destiné à dissuader les prédateurs. En effet, les couleurs vives sont souvent synonymes de venimosité. C’est en quelque sorte l’inverse du camouflage : le spécimen se montre ostensiblement, mais sous un jour menaçant qui va détourner l’appétit des prédateurs. Or, ces motifs rayés auraient un autre usage : la lumière ultra-violette (UV) qu’ils réfléchissent serait particulièrement attractive pour les insectes sensibles à ces longueurs d’ondes. C’est précisément là qu’interviendraient les stabilimenta, qui auraient justement le même type de signature ultra-violette que l’abdomen de l’araignée, ce qui offrirait alors un double bénéfice : premièrement les proies seraient irrésistiblement attirées vers le piège tandis que l’araignée, serait camouflée au centre de sa toile vis à vis des prédateurs sensibles aux UV. Ils ne distingueraient alors plus la forme familière d’une proie. L’Argiope frelon aurait ainsi développé un usage pour ses rayures aussi bien dans le spectre du visible que de l’invisible et aurait même amélioré sa toile pour en tirer parti ! Fascinant !

Une saison des amours à haut risque… pour le mâle

Pour finir, évoquons un aspect moins engageant de l’animal. Lors de la reproduction, le mâle approche prudemment la femelle et pour cause : l’Argiope bruennichi femelle est un cannibale sexuel qui tente de dévorer le mâle, nettement plus petit qu’elle, après l’accouplement… ou avant, si celui-ci se montre trop brusque ! Le mâle est pourvu d’un appareil reproducteur particulier capable de se sectionner rapidement, non pas afin de pouvoir s’échapper rapidement, mais vraisemblablement afin d’obstruer l’appareil génital de la femelle, évitant ainsi la fécondation par d’autres mâles. Suite à ces funestes ébats, la femelle dépose ses œufs dans un impressionnant cocon de soie en forme de montgolfière renversée, sertie d’un opercule par lequel s’échapperont les jeunes de la couvée.

L’intérêt de la gestion différenciée des espaces verts

L’Argiope frelon est donc une araignée devenue relativement commune sous nos latitudes, mais qui reste tributaire de la présence d’un biotope ensoleillé recouvert d’une végétation plutôt herbacée, haute ou buissonnante. C’est une espèce qui bénéficie très largement des terrains laissés en friche, des tontes tardives ou hétérogènes. Ainsi, si vous conservez une petite parcelle d’herbe non tondue dans votre jardin, peut-être aurez vous, en plus d’une farandole d’insectes, la joie d’accueillir une Argiope bruennichi arborant fièrement ses couleurs, en attendant impassiblement qu’une proie vienne se jeter dans ses filets. L’espèce n’est pas dangereuse pour l’Homme, laissez-la donc apporter son lot de diversité à votre jardin !

Un commentaire

  1. Très intéressant !
    J’en chercherais dans le jardin en retournant dans notre belle région !

    Merci pour ces articles et belles photos de chez nous qui me font m’échapper de la tristesse et grisaille parisienne 🙂

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