L’art en héritage de la guerre : un monument de Johannes Schilling commémorant le conflit de 1870

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Johannes Schilling, Monument au 6e Régiment d’Infanterie de Thuringe (détail)

C’est une mélancolique grandeur qui se dégage de ce fier monument, saisissante apparition au détour d’un virage. Auréolée de grands chênes, que l’automne a paré d’une décadente rousseur, l’allégorie de la Thuringe, assise, contemple l’horizon de son altier profil. Elle domine depuis plus d’un siècle la commune de Morsbronn-lès-bains, triste théâtre d’un épisode de la bataille du 6 août 1870. Le monument commémore dans le silence du grès et du bronze, les vies des soldats du 6eme Régiment d’Infanterie de Thuringe, tombés au cours de ce sanglant événement.

Une commande prestigieuse

Le monument, s’il fut érigé à l’instigation des camarades du Régiment d’Infanterie et des concitoyens thuringeois, il n’en demeure pas moins qu’il fut financé par d’illustres mécènes. Leur nom est mentionné sur les banderoles ceignant la tête de la sculpture.

On peut y lire les noms de la Princesse royale Victoria de Prusse, de la Princesse royale de Grande-Bretagne ainsi que celui de la Duchesse de Saxe. Ce financement exceptionnel permit la mise en œuvre d’un projet d’envergure, exprimant la fierté et la reconnaissance de la Thuringe.

Johannes Schilling, Monument au 6e Régiment d'Infanterie de Thuringe (vue d'ensemble)

Johannes Schilling, Monument au 6e Régiment d’Infanterie de Thuringe (vue d’ensemble)

Haut de cinq mètres cinquante, le mémorial adopte d’avantage la forme d’une exaltation de la fierté thuringeoise, plutôt que celle d’un larmoyant cénotaphe, exutoire à la tristesse patriotique. La morgue qui anime l’œuvre s’explique également par sa date d’édification. Érigé en 1896, la mention « 1870-1895 » portée par le socle nous rappelle que le monument commémore les 25 ans de la bataille.

L’ensemble sculpté est l’œuvre d’un artiste majeur de l’Empire Allemand à la fin du XIXe siècle : Johannes Schilling.

Johannes Schilling, le choix d’un artiste exceptionnel

La décision de faire appel au sculpteur Johannes Schilling n’est pas surprenante. Il s’agit d’un important sculpteur de la seconde moitié du XIXe siècle en Allemagne, connu et reconnu dans les sphères artistiques et politiques.

Né en 1828 à Mittweida, Schilling meurt à Dresde en 1910. Élève de Rietschel, il devient professeur de l’académie des arts de Dresde, avant d’occuper une chaire de professorat à l’académie de Berlin.

Il est connu pour ses nombreuses œuvres en bronze, adoptant souvent des accents patriotiques. On peut citer à titre d’exemple ses sculptures pour le Niederwalddenkmal, dont la monumentale figure de Germania, exalte à merveille son implication pour la propagande impériale.

Pour le monument de Morsbronn, il imagine une figure féminine guerrière en bronze (fonte des ateliers Bauchhammer), sur un empierrement intégré au piédestal en grès. L’allégorie est certes assise, prenant le temps de songer aux défunts de sa nation, et contemplant à l’horizon la direction de la Thuringe. Toutefois, la position des jambes de la figure, ainsi que l’appui de son pied sur le socle, esquissent sa détermination à se relever à tout instant. Il est intéressant de noter que son pied gauche ainsi que son buste sont en armure, signifiant l’aptitude de la Thuringe à reprendre part au combat à tout moment.

D’autres éléments rappellent le vocabulaire martial : les boucles de la cuirasse, la ceinture qui passe nonchalamment entre les éléments défaits de l’armure et de la cote de mailles qui garnissent son dos et ses épaules.

 

Paradoxalement, l’avant du buste est garni d’une simple tunique, mouillée par la sueur de la bataille. Elle laisse deviner les seins généreux d’une patrie nourricière et prospère.

Le visage de l’Allégorie est juvénile, empreint de grâce, de fierté mais aussi de vigilance. Elle porte dans la main droite un étendard, d’où partent plusieurs banderoles, portant le nom des donateurs, mais aussi celui des villes de Wissembourg, Sedan, Paris et Orléans, correspondant aux grandes victoires allemandes. Le drapeau de ce porte-étendard ceint la tête de l’Allégorie, comme le voile de deuil d’une mère pour ses fils morts en héros.

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Johannes Schilling, Monument au 6e Régiment de Thuringe (signature du monument : Johannes Schilling 1876 – gegossen Bauchhammer)

Un monument au service d’un message politique

L’édification de monuments commémoratifs de la Guerre de 1870 dans la région de Woerth-Wissembourg est une chose courante à la fin du XIXe siècle. Ils ont pour but de marquer visuellement le paysage et de rappeler au passant, le sacrifice allemand.

En cette période où l’identité de l’Alsace-Moselle faisait l’objet d’une controverse, l’Empire allemand souhaita rappeler que le sang germanique a imbibé le sol alsacien. Ce sacrifice avait pour but d’offrir à ces régions un retour à ce que l’Empire considérait comme leur giron d’origine. Ces édifiants monuments devaient agir dans le paysage, au bord des chemins et le long des routes, comme des phares destinés à exciter les racines germaniques de l’Alsace.

 

Le mémorial de Morsbronn ne transige pas à la règle et livre un message pro-germanique sans équivoque. Tout d’abord, le piédestal de grès est couvert de messages patriotiques. L’inscription sur la face avant « Treu bis in den Tod » (fidèles jusque dans la mort), nous rappelle le sacrifice des soldats thuringeois. Cette première inscription est complétée par celle de la face arrière du socle : « Den Gefallenen des 6. Thür. Inf. Regiment N°95 errichtet von Kameraden u. Mitbürgern » (Aux morts du 6 régiment d’infanterie de Thuringe N°95, édifié par les camarades et les concitoyens). Les deux autres faces du piédestal sont ornées par les armoiries du duché de Sachsen-Weimar-Eisenach ainsi que par les initiales « GE » enlacées et soulignées par les dates 1870-1895. L’Allégorie de la Thuringe a elle-même le visage tourné vers le Nord-Est, c’est à dire vers l’Empire Allemand. L’orientation de son superbe profil participait donc pleinement du processus de germanisation de nos contrées.

Conclusion

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Johannes Schilling, Monument au 6e Régiment d’Infanterie de Thuringe (détail)

Le mémorial aux morts du 6e Régiment d’Infanterie de Thuringe, sous ses chênes centenaires, nous rappelle l’un des épisodes les plus sanglants de l’histoire de notre région. Monument à la gloire de la Thuringe, il soutenait un message politique clair, destiné à encourager l’acceptation de l’appartenance de l’Alsace-Moselle à l’Empire Allemand, après leur annexion en 1870. De ce passé sombre, il nous reste cette effigie aujourd’hui paisible, qui, au détour d’une route, exhume des ses gracieux contours notre histoire mouvementée.

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