Les vitraux de l’église Saint-Laurent de Lengelsheim, témoins chatoyants du nouvel essor de l’art du vitrail au XIXe siècle

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Sainte Elisabeth de Hongrie-détail

La petite église Saint-Laurent de Lengelsheim, en dépit de la simplicité de son architecture, réserve à quiconque franchit son seuil une surprise étonnante. Dans le Pays de Bitche, où les destructions des guerres ont anéanti la plupart de vitraux anciens de nos sanctuaires, les verrières de Lengelsheim ont su traverser le tumulte. Les baies en plein-cintre offrent à nos yeux une symphonie de couleurs, témoins chatoyants de la richesse des aménagements des églises à la fin du XIXe siècle.

Cette série de vitraux fut installée dans l’église, plus de soixante-dix ans après l’édification de cette-dernière. Datés de 1891 (millésime porté par l’une des verrières) ils correspondent, tout comme le maître-autel en marbre blanc, à une campagne d’embellissement du sanctuaire. Ils vinrent sans doute remplacer de simples verrières blanches, sans décor figuré. En effet, à partir du XVIIe siècle et jusqu’au premier tiers du XIXe siècle, le vitrail, tombé en désuétude, avait été systématiquement supplanté par du verre blanc.

Toutefois, dès les années 1830-1840, on assiste à un renouveau de l’art du vitrail, notamment sous l’impulsion de grands artistes tels qu’Ingres. Soucieux de retrouver la beauté des verres du Moyen-Age et de la Renaissance, les artistes n’ont pas pour autant négligé d’adapter leur art à la modernité.

Le choix d’un artiste d’excellence

Pour réaliser la commande des vitraux de Lengelsheim, on fit appel à l’artiste Victor Höner dont le travail jouissait alors d’une grande réputation. La maison Höner, fondée par son père François-Joseph en 1847, était établie rue de Strasbourg à Nancy.

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L’immaculée Conception-détail

Au moment où Victor Höner travaille sur les baies de Lengelsheim, il s’agit véritablement d’un artiste au sommet de son art, reconnu par ses pairs et par le public. Il avait, déjà en 1867, participé à l’exposition universelle de Paris, où il présenta un Couronnement de la Vierge, coloré à l’émail. Victor Höner conçut plus de 3000 cartons de vitraux religieux, constituant en quelques sortes un catalogue de modèles, adaptables aux particularités et aux dimensions des fenêtres de chaque édifice. Son style très sophistiqué est particulièrement en phase avec le sentiment religieux et le goût éclectique de la deuxième moitié du XIXe siècle.

Son travail est venu orner des projets ambitieux de son temps, tels que ceux des églises Saint-Joseph et Saint-Léon de Nancy. Il a également œuvré à la création de vitraux pour des églises historiques prestigieuses, telles que la cathédrale de Verdun ou encore l’église Saint-Laurent de Pont-à-Mousson.

Les très nombreuses commandes auxquelles l’artiste répond impliquent un travail d’atelier rationnel, et quasi-industriel. Emile Badel nous décrit sa méthode :

Höner était l’âme de ses ateliers. Il fallait le voir, après une commande importante, jeter ses plans, étudier les détails, distribuer la besogne, revoyant tout par lui-même, depuis les cartons en couleur, jusqu’à la mise en plomb.

Höner n’agit toutefois pas en simple concepteur et superviseur, il s’implique corps et âme dans la réalisation des pièces. Emile Badel poursuit :

A personne il ne cédait le soin de l’enfournage des peintures ; convaincu que de la cuisson dépendait le fini du travail, la délicatesse des émaux translucides, il passait seul des nuits entières, et nouveau Bernard Palissy, attendait plein de confiance dans ses angoisses, de merveilleux résultats.

Emile Badel, in L’immeuble et la construction dans l’Est, 10.04.1896 , p.161

Cet intérêt pour le travail de la matière est parfaitement en phase avec son époque et avec son admiration pour les maîtres verriers du Moyen-Age et de la Renaissance. Höner fréquente les églises anciennes à l’heure du soleil couchant, pour tenter de percer à jour les procédés de fabrication perdus, pour essayer de retrouver ces couleurs si profondes et irréelles, qui caractérisent le verre médiéval. Il observe les rinceaux végétaux et le peuple de saints et de saintes qui animent ces parois translucides. Dans son étude hagiographique, Höner s’applique en effet à relever scrupuleusement les iconographies et les attributs.

Victor Höner, par son travail, est devenu l’un des acteurs majeurs du renouveau de l’art du vitrail dans l’Est de la France. On nous le décrit comme un homme au caractère artistique affirmé et libre :

Höner avait trop le sentiment de ses talents personnels, trop le respect de lui-même pour s’abaisser aux marchandages et au commerce banal de la camelote religieuse […] ne céd[ant] pas aux caprices des donateurs ou d’un ignorant. Il rectifiait les préjugés et les partis-pris et jamais il ne fut vénal en art.

Emile Badel, in L’immeuble et la construction dans l’Est, 06.06.1897, p.43

Victor Höner s’est éteint à Nancy le 27 septembre 1896, après avoir émaillé de ses couleurs d’innombrables édifices religieux et demeures privées. Ses ateliers furent rachetés deux ans plus tard par Joseph Janin, qui exploita durablement les modèles de son prédécesseur.

Une commande inattendue

La commande passée à Victor Höner pour l’église de Lengelsheim est surprenante. Il faut en effet rappeler qu’en 1891 la Moselle était allemande depuis déjà plus de vingt ans, et que Nancy était restée française. Il eut été plus aisé de passer commande à un atelier alsacien, ou allemand. Cela eut de surcroît épargné les taxes de douanes.

Peut-être doit-on voir dans ce choix une affirmation de la francophilie d’une commune annexée. Le prêtre, Jacques Neu, est mentionné sur l’une des verrières comme « J. Neu curé/Année 1891 ». Il s’agit là de la seule mention en Français, ce qui pourrait trahir l’attachement de ce-dernier à la France.

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Verrière de saint Jacques le Majeur-détail

De plus, les liens entre l’Est de la Moselle et Nancy sont très nombreux en cette fin de XIXe siècle et il ne faudrait pas les négliger. On peut citer par exemple la venue régulière d’Emile Gallé à Meisenthal. De même, les frères Daum (originaires de Bitche), tout comme les frères Muller (originaire de Kalhausen) conservent des liens avec leur région d’origine. Or ce sont trois des plus grands noms de l’art verrier à Nancy. On peut donc aisément supposer que ces allées et venues d’artistes de renom ont pu faciliter le transit d’œuvres d’art.

D’ailleurs, le cas de Lengelsheim n’est pas un unicum dans notre région. La commune d’Etting fit également appel à cet artiste.

Une commande de prix

S’offrir le travail d’un maître de l’envergure de Victor Höner ne va pourtant pas de soi. Pour l’église Saint-Joseph de Nancy, on parle d’un budget initial – et trop optimiste – de 20 000 francs en 1895. Ce projet est contemporain des verrières de Lengelsheim datant de 1891. Même si la commande est moins développée que celle imaginée pour l’église nancéienne, le budget reste colossal ! Il s’agit donc d’un véritable sacrifice financier pour une modeste église de village.

Un tel projet ne peut avoir été mené qu’avec le concours de donateurs. Les plus importants mécènes sont mentionnés sur les verrières. Le curé Neu (sous la figure de saint Jacques), le maire Kirsch (sous la représentation de saint Antoine de Padoue) et les enfants de la paroisses (sous l’effigie de l’Immaculée Conception) ont ainsi été nommés sur trois des vitraux. La part du mécénat pour ces verrières, ainsi que le mode de financement (notamment pour les enfants de la paroisse) ne sont pas connus.

Un ensemble de vitraux cohérent ?

Il faut maintenant se pencher sur la teneur de cette commande. L’église de Lengelsheim renferme un ensemble de verrières, dont seule une partie est l’œuvre de Höner. On retrouve huit grandes baies en plein-cintre ménagées dans les murs de la nef, mais aussi deux baies dans le chœur, ainsi que deux œils-de-bœuf percés dans le mur Nord de l’édifice, de part et d’autre de l’entrée. Quelle part de cet ensemble fut réalisée par Höner ?

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Signature de Victor Höner – Verrière de sainte Catherine

Il est clair que les huit vitraux de la nef sont des œuvres de l’artiste nancéien. D’ailleurs un compte-rendu du conseil de fabrique évoque effectivement huit verrières. Un vitrail sur deux porte la signature de Höner, dans le coin inférieur gauche. Ces huit verrières ont un style cohérent, et une exécution uniforme. Elles se composent de la manière suivante : au centre on retrouve un saint personnage représenté en pied, devant une tenture de brocart aux motifs végétaux. La figure prend place sur une plinthe en trompe-l’œil. Cette-dernière porte la titulature du saint en Allemand. Le tout prend place dans un grand cartouche aux volutes de style néo-renaissance. Le reste de la verrière est composé de motifs géométriques (losanges ou navettes), rehaussés de motifs végétaux. Enfin, la composition est encadrée par une frise de style néo-roman. Le tout est peint à la grisaille sur verre coloré, multi-couches, ou émaillé.

Höner s’inspire manifestement du travail de Jean-Auguste-Dominique Ingres (1780-1867). On peut aisément mettre en rapport sa représentation de l’Immaculée Conception avec la Madone adorant l’Hostie (1854) du maître de Montauban. Cette affinité se retrouve dans plusieurs modèles de Höner, qui adoptent des allures résolument ingresques.

 

Comme il est encore d’usage au XIXe siècle, la répartition des fidèles dans une église, en fonction du sexe, s’applique également aux saints et saintes  de verre ! Les figures féminines se retrouvent donc à gauche, tandis que les masculines prennent place à droite. Le verrières se faisant face, forment des binômes assez inattendus (depuis l’entrée, en direction du chœur) :

  • Sainte Catherine d’Alexandrie/Saint Jacques le Majeur
  • Sainte Elisabeth de Hongrie/ Saint Antoine de Padoue
  • L’immaculée Conception/Saint Nicolas
  • Sainte Anne/Saint Pierre
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Sainte Elisabeth de Hongrie – corrosion de la couleur verte du feuillage des roses

Le soin apporté à ces œuvres est en parfaite adéquation avec le portrait que nous dresse Emile Badel de Victor Höner. Ils nous permettent de découvrir également ses essais plus ou moins fructueux. Ainsi, les roses qui débordent du manteau de Sainte Elisabeth présentent des feuilles dont la couleur verte s’est altérée. Il s’agit là sans doute d’un émail de couleur émeraude contenant de la potasse, rendant ledit émail soluble. Une exposition à l’humidité peut avoir engendré cette corrosion caractéristique.

Les verrières ont été restaurées en 1956 par les ateliers Ott de Strasbourg. La restauration du vitrail de Saint Nicolas, fut réalisée grâce au don de la famille Kirsch, originaire de Lengelsheim, et ayant émigré aux Etats-Unis. Les retouches et éléments remplacés sont visibles sur chaque verrière.

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Saint Jacques le Majeur-détail

Ces reprises altèrent l’unité de chaque vitrail. On peut citer, à titre d’exemple, le bout des doigts de la main gauche et la base du cou de sainte Elisabeth, mais surtout le remplacement du visage de saint Jacques. On note un traitement assez grossier et l’emploi d’une grisaille très opaque, durcissant les traits du visage. Cela contraste épouvantablement avec les douces transitions du modelé des traits des autres saintes figures.

Les deux vitraux du chœur semblent, à première vue, répondre dans les grandes lignes au même schéma que les huit verrières de la nef. Mais à y regarder de plus près, le travail est plus sommaire et sans doute plus tardif. En aucun cas, ces vitraux ne sauraient être des œuvres de la maison Höner. Ils représentent saint Laurent, patron de l’église de Lengelsheim, et Saint Sixte II.

Enfin, les deux œils-de-bœuf sont des réalisations de Théodore Bohl de Haguenau. Les roses qui surplombent les motifs de la nef, et du cerf sont d’un traitement tout particulier, trahissant l’époque Art-Déco. Il s’agit bien de vitraux datant des années 1920-1930.

En définitive, seuls les huit vitraux de la nef sont des œuvres issues des ateliers Höner de Nancy.

Le choix des saints

Il nous est impossible de savoir sur quels critères ont été choisis les huit saints que devaient accueillir les baies de la nef. Certains choix semblent évidents, d’autres le sont beaucoup moins.

Ainsi du côté féminin, il n’est pas étonnant de retrouver sainte Anne, l’Immaculée Conception, et sainte Catherine. Leur présence est logique puisqu’elles sont des saintes majeures, dont la dévotion est très développée, notamment à l’échelle locale (entre autres sainte Catherine à Bitche, sainte Anne à Guiderkirch, sans parler des innombrables lieux de dévotion mariale dans le Pays de Bitche). Par contre, sainte Elisabeth de Hongrie est un choix surprenant : pourquoi elle plutôt qu’une autre ?

Les quatre figures masculines, sont quant à elles également très révérées dans la foi catholique : saint Pierre, Nicolas, Antoine et Jacques jouissent d’une popularité qui n’est plus à démontrer. Mais pourquoi ce choix en particulier? Nous ne pouvons que préciser que le prêtre officiant à l’époque, portait le prénom de Jacques, ce qui explique la présence de son saint patron.

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Sainte Catherine d’Alexandrie-détail

Conclusion

L’église Saint-Laurent de Lengelsheim conserve un important ensemble de vitraux, dont seuls les huit verrières de la nef, sont l’œuvre de Victor Höner. D’une réalisation parfaite, ces verrières sont les témoins de l’essor de l’art du vitrail dans la deuxième moitié du XIXe s. Leur conservation jusqu’à nos jours est exceptionnelle : elles ont sans doute été mises à l’abri à Sarreguemines, lorsque le village fut intégré à l’extension du camp militaire dans les années 1940.

Un commentaire

  1. super garder mon adresse mail à bientôt

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