Un retable gothique dans l’église Saint-Rémi de Schorbach

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Retable gothique : vue d’ensemble

Nous connaissons tous le village de Schorbach pour le rôle spirituel de premier plan, qu’a joué l’église Saint-Rémi dans le Pays de Bitche. Fondée au XIIe siècle par Teotwin, elle demeura longtemps la seule église paroissiale de nos contrées, avant que celle de Bitche ne la supplante au début du XIXe siècle. Outre un important tympan du XIIe siècle, le village conserve encore un impressionnant ossuaire médiéval fort renommé, notamment en raison des controverses qui entourent sa datation. Ces deux éléments – tympan et ossuaire – comptent parmi les vestiges les plus remarquables du Pays de Bitche, et sur lesquels nous reviendrons dans de futurs articles.

Cependant, en franchissant le porche de l’église Saint-Rémi, c’est une autre œuvre remarquable et relativement méconnue qui s’offre au regard du visiteur, encastrée dans le mur Sud de la tour de clocher : un large retable sculpté en haut-relief composé de trois blocs de pierre.

Sa conservation est relativement bonne, à l’exception des têtes des figures de la travée centrale, et de la travée gauche. Du reste, il est à déplorer qu’une peinture grise, en partie écaillée vienne recouvrir la surface du haut-relief.

Le retable, un élément primordial dans l’espace liturgique au Moyen-Age

Le retable est un élément du mobilier liturgique qui fait son apparition dès le XIIe siècle. Avant cela, seule la partie avant d’un autel, et éventuellement ses faces latérales portaient un décor. Mais peu à peu il devient courant d’orner le mur à l’arrière de l’autel, ou de placer sur ce-dernier un retable. Cet élément vertical, qui peut être réalisé en pierre ou en bois, sculpté ou peint, revêt une importance majeure. Le retable est visible par tous les fidèles, et doit être porteur d’un message biblique, ou illustrer un dogme. C’est un élément de dévotion collective, qui doit donc exprimer de manière claire un message à destination du plus grand nombre.

Une iconographie traditionnelle

De forme rectangulaire, aux angles supérieurs rabattus, le retable abrite sept personnages, se repartissant en trois travées. Chaque travée est délimitée par des piliers coiffés de pinacles, l’ensemble étant ceint d’une frise végétale, à l’exception du bord inférieur formant plinthe. Les feuilles représentent des acanthes stylisées, motif très prisé à l’époque gothique.

La figure centrale est le Christ crucifié. C’est autour de Lui que se répartissent symétriquement les six autres figures. Sous les bras de la croix, se trouvent deux effigies acéphales et sans attributs, mais aisément identifiables. Il s’agit sans aucun doute de la Vierge Marie à dextre (c’est à dire à la droite du Christ), et de saint Jean à senestre (à la gauche du Christ). La Vierge est vêtue d’une tunique, marquée d’une ceinture et recouverte d’un manteau aux lourds plis transversaux. Elle porte ses mains sur son ventre, rappelant sa qualité de Mère de Dieu. La figure de saint Jean présente un traitement du costume similaire, caractérisé par une chute de plis tubulaires en cascade, soulignant ses mains jointes (aujourd’hui disparues). La représentation de ces trois personnages, correspond à un épisode biblique fort connu, relaté dans l’Évangile de saint Jean (Jn 19 25-27). Dans ces versets, le Christ en croix déclare à sa Mère : « Femme voici ton fils » et il s’adresse à Jean en disant « voici ta Mère ». La Crucifixion constitue donc le point central de l’œuvre et il est singulier de noter que la croix, dont la surface imite un tronc brut avec ses nœuds et aspérités, rompt en son sommet la très régulière frise végétale.

Traces de polychromie rouge et de dorure sur le pinacle de la travée droite

Traces de polychromie rouge et de dorure sur le pinacle de la travée droite

La travée de gauche, représente deux saints personnages. A l’extrémité se trouve un saint évêque, reconnaissable à sa crosse et à sa mitre. Son visage barbu se présente de profil, tourné vers la scène centrale. Dans la main droite il tient un attribut en partie disparu et non-identifiable. Il ne semble pas inapproprié de voir dans ce saint évêque une représentation de saint Rémi, mentionné sur la dédicace du tympan roman de l’église. Le second personnage, féminin quant à lui, ne porte aucun attribut. Il s’agit d’une sainte femme représentée de profil, les mains jointes. Il pourrait s’agir de Marie de Cléophas, citée par les quatre synoptiques, mais il est plus vraisemblable qu’il s’agisse de Marie Madeleine. La Madeleine, est effectivement une figure très fréquente de l’iconographie du calvaire au Moyen-Age.

polychromie rouge du manteau de la sainte femme en prière

polychromie rouge du manteau de la sainte femme en prière

Enfin, on distingue dans la travée de droite deux chevaliers, l’un acéphale, l’autre au visage épaufré. Leur équipement est complet : il se compose d’un gambison matelassé, d’un haubert en mailles, de gantelets et d’un surcot. On suppose également la présence de grèves, protégeant les tibias. Le chevalier le plus à droite porte une lance, tandis que le second porte une épée. Or, ces figures médiévales pourraient évoquer les soldats romains présents dans les récits de la Crucifixion. Un sculpteur du Moyen-Age ne se souciait nullement de l’historicité des costumes, il n’est donc pas étonnant de découvrir des romains affublés à la manière médiévale. La lance semble confirmer cette hypothèse, puisque l’un des soldats perça le flanc du Christ sur la croix. La présence de l’épée, peut simplement traduire la volonté du sculpteur de décrire la diversité de l’armement. D’ailleurs, leur position sur le retable, à senestre, est la place la moins valorisante, parfaite pour la représentation de personnages ambivalents.

Comme nous l’avons mentionné précédemment, un regrettable badigeon gris recouvre l’ensemble. D’ailleurs, il s’écaille par endroit, laissant apparaître, notamment sur les piliers ornés de pinacles, une belle couleur rouge et des traces de dorures, qui peuvent être d’origine. En tout état de cause, la sculpture était à l’origine rehaussée de belles couleurs, correspondant au goût du Moyen-Age.

Datation

Retable gothique de Schorbach (XIVe s.)
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Il est important de se pencher sur la datation de la pièce. Tous les détails peuvent se révéler être des indices précieux dans cette tâche. Le traitement des draperies correspond au style du XIVe siècle. Il s’agit de longs plis diagonaux, très en volume. Les figures de la Vierge Marie et de saint Jean par leur légère cambrure, témoignent de l’influence des arts somptuaires, notamment de la sculpture sur ivoire du XIVe siècle. Les deux personnages présentent pourtant des draperies qui semblent s’assouplir et s’élargir vers la base. Ces détails annoncent déjà le style mou et ondoyant du gothique international, qui s’exprimera dès les années 1400.

De plus, les éléments d’armures des deux chevaliers correspondent également parfaitement à l’équipement typique du XIVe s.

Par ailleurs, le visage de la sainte, supposée être sainte Marie-Madeleine, adopte la forme d’un « écu », également typique du XIVe siècle. Il aurait été intéressant de pouvoir confirmer ce ressenti, mais le visage barbu du saint évêque et les lacunes des cinq autres têtes ne le permettent pas.

Un autre élément est capital : la figure du Christ. La représentation est en phase avec l’hypothèse de datation précédente. Il présente des bras arqués, relâchés, un périzonium tombant jusqu’aux genoux, et des jambes repliées. Il est important de noter la position des pieds qui est riche en informations : ils sont percés d’un seul clou et dans l’axe de la croix. On ne rencontre cette disposition qu’à partir du milieu du XIVe siècle.

Ainsi, il est possible d’avancer une datation aux environs de 1350-1390.

Provenance de la sculpture

La provenance du retable de Schorbach est tout aussi problématique. S’il est fort à parier que ce haut-relief venait orner dès l’origine l’église médiévale de Schorbach, il ne s’agit pas pour autant d’une œuvre locale. La sculpture a été exécutée dans une pierre calcaire blonde qui correspond d’avantage à la géologie de la Lorraine centrale.

Quoi qu’il en soit, il ne s’agit en aucun cas d’une sculpture dite populaire. Le travail du statuaire traduit une connaissance iconographique précise, qui la traduit avec une élégance certaine et une « science » des draperies assez abouties. Cela n’empêche pas cependant quelques maladresses dans les proportions des personnages.

Si le retable prenait manifestement place sur l’un des autels de l’église de Schorbach, il est possible d’avancer une hypothèse plus précise. Considérant la représentation de la Crucifixion comme élément central de la scène, on note une insistance sur la notion de sacrifice du Christ et de là sur l’Eucharistie : il s’agit du Corps du Christ livré pour nous. Or une telle représentation n’aurait tout son sens que sur l’autel principal d’une église.

On ne peut savoir à quel moment le retable a quitté l’autel auquel il était destiné.L’église de Schorbach ayant été largement reconstruite au XVIIIe siècle, on peut déduire qu’au moins à cette époque le haut-relief avait quitté son emplacement d’origine.

Par ailleurs, l’emplacement actuel de la sculpture est très récent. Elle fut encastrée dans le porche de la tour de l’église après la Seconde guerre mondiale. Il faut dire que jusque dans les années 1940, chaque travée du retable ornait séparément la façade du presbytère, rompant ainsi l’unité de l’œuvre. La partie centrale, occupait l’imposte de la porte d’entrée, comme en témoigne une photographie des années 1930, consultable sur la base Palissy du Ministère de la Culture. Sur cette photo on peut remarquer que les têtes des personnages étaient encore intactes.

Durant la Seconde guerre mondiale, Schorbach, à l’instar de plusieurs villages voisins, fut intégré au camp militaire. Les populations furent évacuées, et les œuvres d’arts, mises à l’abri à Sarreguemines. Cette initiative a permis la conservation de cette sculpture.

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